Aux manettes de projets innovants, de missions de conseil, de formations et d’un podcast, Aude Nyadanu n’attend pas les hautes sphères de la santé pour transformer le secteur. Son quotidien ? Renforcer et rendre visible les nouveaux leaders de la santé.

À l’hôpital, on entend souvent parler de ce qui va à vau-l’eau, beaucoup moins des initiatives prometteuses. Pourtant, "les secteurs de la santé, du social et de l’éducation incarnent les enjeux du siècle", rappelle Aude Nyadanu. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours été "fascinée" par les soins que l’on peut apporter aux personnes malades. Une fibre probablement héritée de sa mère, ancienne infirmière. Si Aude Nyadanu ne se voyait pas "toucher au corps des gens", elle adorait la chimie et se rêvait chercheuse dans l’industrie du médicament. Au détour de Start-up Week-end au moment de l’élaboration de sa thèse, elle prend conscience du chantier pour faire évoluer l’hôpital.

Bouffée d’inspiration

En 2019, Aude Nyadanu intègre l’AP-HP dans un pôle consacré à l’innovation. Sur le pont pendant le Covid, elle contribue au déploiement d’une plateforme de recrutement de bénévoles non soignants par le biais de circuits décisionnels simplifiés. "Lorsqu’on laisse les gens du terrain agir par eux-mêmes, on gagne un temps fou", résume-t-elle. À ses yeux, les enjeux de santé regorgent de situations qui relèvent du bon sens : "Comment résoudre la crise des soignants sans inclure les soignants ou travailler les parcours des maladies chroniques sans inclure les patients ?". Pour Aude Nyadanu, "il faut casser les gros problèmes en plus petits pour que tout le monde puisse s’y atteler". Une phrase qui résonne comme une invitation à la collaboration entre patients, soignants et décideurs. Si la crise du Covid avait ouvert la brèche, les process d’avant ont repris le dessus, laissant "une impression de gâchis du travail accompli".

"Je rêverais de faire partie de la bande des « Transformateurs », mais on ne s’autoproclame pas leader"

Des méthodes mais également des rôles modèles en santé à faire évoluer. Dans son podcast baptisé "Les transformateurs", Aude Nyadanu convie des personnalités du secteur de la santé, "empathiques, rigoureuses et humbles". "Trois points communs" à la cinquantaine d’invités qui reviennent sur leurs projets et engagements dans le domaine. L’objectif ? Mettre en avant les "leaders" sous-estimés qui sont à l’origine des transformations du système de santé. À son micro, Christelle Galvez, engagée pour la santé mentale des soignants, ancienne aide-soignante devenue directrice des soins au Centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard, ou Arnaud Sevène, médecin à la Maison des femmes de Saint-Denis et membre du comité exécutif de la chaire Unesco "Santé sexuelle et droits humains". Autant de profils qui prouvent qu’il n’est pas nécessaire d’être un "super-héros pour faire bouger les lignes" à travers de petits comme de grands projets. "Quand j’invite des gens à prendre la parole, cela me rebooste, confie Aude Nyadanu, je rêverais de faire partie de la bande des « Transformateurs », mais on ne s’autoproclame pas leader".

Faire ses transmissions

Pour aller plus loin, Aude Nyadanu a fait "monter les « Transformateurs » sur scène". Le 19 mars dernier, la matinée de la première édition des Lowpitalks reprenait les codes des conférences TEDx pour donner la voix à huit "leaders". Parmi eux, Nolwenn Febvre, infirmière fondatrice du réseau d’associations de professionnels de santé "Les P’tits doudous", qui recycle les déchets du bloc opératoire pour financer un don de peluches aux enfants opérés, ou Nicolas Blouin, codirecteur de l’association "À vos soins", qui mène des actions pour lutter contre les inégalités d’accès aux soins avec des programmes de prévention et de dépistage qui se déplacent jusqu’au patient, notamment dans l’espace public. L’occasion de montrer aux quelque 200 participants de l’événement qu’il est possible de "retrouver du sens" dans un système de santé à bout de souffle.

"Personne n’a besoin d’être ministre de la Santé pour faire avancer les choses"

Pour Aude Nyadanu, "chaque citoyen a le droit et le devoir de s’intéresser à sa santé" et au système qui régit les soins, "personne n’a besoin d’être ministre de la Santé pour faire avancer les choses". Engagée sur tous les tableaux, elle a été mandatée par Olivier Véran en 2022 pour promouvoir le bien-être et la santé chez les plus jeunes. Ce temps de recherche, de rencontres et de transmissions l’a menée à observer les pratiques en place en Angleterre ou au Québec, tout en échangeant avec des entrepreneurs, de jeunes usagers, des médecins et même Roselyne Bachelot, ministre de la Santé de 2007 à 2010. "Ce fut la meilleure occasion pour apprendre et proposer une nouvelle approche de la promotion de la santé".

Outiller la santé

"La culture du test and learn manque à l’hôpital, commente Aude Nyadanu, là-bas comme dans les grandes entreprises, tester un projet à petite échelle nécessite de passer par un processus décisionnel trop lourd". Rien de mieux que d’aller sur le terrain, d’identifier les besoins, de mettre en place des process innovants sur une petite portion d’établissement et de les valider lorsque les résultats sont positifs. Aude Nyadanu bouillonne d’idées… mais les changements s’esquissent lentement. Pour la docteure en chimie, qui est aussi ingénieure et entrepreneure, la notion d’empowerment reste le maître-mot. "À mon sens, ce terme renvoie parfaitement à la montée en puissance de tous les acteurs, patients, professionnels de santé mais aussi des décideurs". Elle ajoute que "dans le système de santé, la défiance va dans les deux sens, vers les décideurs comme les acteurs du terrain. Cette crise de confiance a fait émerger de nouveaux leaders qui méritent de partager leurs leviers, notamment pour réenchanter les métiers du soin".

"La crise de confiance a fait émerger de nouveaux leaders qui méritent de partager leurs leviers, notamment pour réenchanter les métiers du soin"

Entre deux projets, Aude Nyadanu a lancé l’agence Lowpital pour familiariser les personnels hospitaliers, mais aussi les laboratoires et les institutions, à l’innovation collaborative. Parmi ses clients, Beta.gouv.fr, l’incubateur des services numériques de l’État, dont elle coache l’équipe en charge de l’interopérabilité des messageries médicales instantanées dans un cadre sécurisé, ou encore le centre hospitalier de Lens, qui a impliqué la population dans la création de services pour le nouvel hôpital en construction. Aude Nyadanu et ses équipes ont rencontré les usagers et mené des ateliers d’intelligence collective pour faire remonter de nouvelles idées à la direction. Autre exemple, à l’hôpital d’Annecy Genevois, où elle a aussi formé différents managers à ces méthodes innovantes. Des formations qui dépassent le cadre théorique. Les sessions de design thinking s’échelonnent dans le temps afin d’observer les avancées. En parallèle, le design fiction permet d'écrire "des futurs que l’on choisit sans jamais les subir". "Dans les gros CHU, le design est une compétence qui tend à être internalisée, c’est une opportunité inouïe". Ces méthodes pour initier le changement, Aude Nyadanu les a également partagées lors de l’après-midi des Lowpitalks en rassemblant des directeurs d’ARS, d’hôpitaux, des soignants mais aussi un ancien conseiller ministériel autour d’ateliers où chacun apportait son propre point de vue.

Concrétiser les évidences

Les nombreux post-it jaunes qui ornent les murs du bureau d’Aude Nyadanu dessinent les priorités pour l’année 2024. "Mon admiration sans limite pour les personnels du soin me motive à continuer de mener des actions qui ont du sens, notamment leur donner une voix", commente-t-elle, "la santé semble être l’apanage des experts mais il est possible d’en ouvrir les portes, y compris pour sensibiliser les citoyens aux problématiques du secteur". Face à l’ampleur de la tâche, certains soulignent la "simplicité" du discours d’Aude Nyadanu. Aux premières loges des transformations, elle rétorque avec force de conviction qu’elle continuera à "répéter des évidences tant [qu’elle aura] l’impression que ce sera nécessaire".

Léa Pierre-Joseph